Tu te prépares à t'installer à Abidjan en famille — et tu veux savoir ce qui t'attend vraiment, pas dans les six premiers mois euphoriques, mais après trois ans de vraie vie là-bas. Margot et Maciré Coulibaly ont quitté la France en 2023 avec leurs trois enfants, un projet entrepreneurial solide et une bonne dose d'optimisme. Trois ans plus tard, ils font le bilan, sans filtre. Choc culturel, école, vie sociale, entrepreneuriat dans un marché parfois verrouillé : voici ce qu'ils ont traversé, ce qu'ils feraient différemment, et ce qui leur donne envie de continuer.

S’installer à Abidjan en famille. Ils font le bilan après 3 ans
avec Margot et Maciré COULIBALY

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Le choc des 18 premiers mois : ce que les femmes vivent différemment
Margot est directe sur ce point : « Je pense même que j'ai fait une petite dépression. » Elle qui partait confiante, qui avait étudié le terrain, qui avait construit le projet avec Maciré — elle n'était pas préparée à l'intensité du choc culturel.
"C'est comme si tu dois oublier tout ce que t'as appris depuis que t'es née. Et c'est assez perturbant."
Ce qu'elle décrit n'est pas une fragilité passagère. C'est un reset complet de ses repères, de ses habitudes de travail, de ses automatismes sociaux. Tout ce qui fonctionnait en France — la façon de prospecter, de construire un réseau, de faire confiance à quelqu'un — doit être réappris.
Ce que Margot souligne, et qui vaut la peine d'être dit clairement : les femmes et les hommes ne vivent pas ce choc de la même façon. Maciré était focalisé sur l'objectif, la construction du business. Margot, elle, avait un besoin viscéral de connexion sociale — et ce besoin n'a pas été satisfait pendant très longtemps. Pour les femmes qui s'installent à Abidjan en couple, l'isolement social des premières années est souvent le point le plus difficile, bien avant les problèmes logistiques.
Leur conseil : se préparer non pas à ce que "ça aille bien", mais à ce que ce soit dur. Vraiment dur. Et avoir son partenaire qui comprend ce décalage.
Écoles, trajets et embouteillages : ne fais pas confiance à Google Maps
C'est l'un des enseignements les plus concrets de leur expérience, et probablement le plus transposable si tu arrives avec des enfants scolarisés.
Maciré et Margot ont choisi le lycée Mermoz (lycée français) sur la base des trajets affichés par Google Maps en période estivale. Résultat : 15 minutes sur l'écran, une heure trente en réalité pendant la période scolaire, avec les bouchons du matin. Les enfants se levaient à 5h pour prendre le bus scolaire à 6h18. Les plus grands finissant à 17h rentraient à 19h-19h30.
Ce rythme a fatigué toute la famille — pas seulement les enfants.
Rétrospectivement, ils auraient préféré une école internationale de qualité mais géographiquement plus proche. Nuance importante cependant : pour réintégrer le système scolaire français au collège ou au lycée, les enfants scolarisés dans une structure hors réseau AEFE ne sont pas prioritaires à l'inscription. Si tu vises le cursus français sur le long terme, les places à Blaise-Pascal ou Mermoz se prennent le plus tôt possible, idéalement au primaire — et la fratrie dans l'établissement donne un avantage à l'inscription.
Pour aller plus loin sur le choix de l'école et les systèmes pédagogiques disponibles à Abidjan, l'épisode qui compare les différentes options est une bonne ressource : les systèmes scolaires à Abidjan passés en revue, avec leurs avantages et leurs limites réelles.
Comment les enfants s'adaptent vraiment — selon leur âge
Leur aîné avait 12 ans à l'arrivée, leur fille du milieu 8 ans, et leur petite dernière un an. Trois profils, trois expériences radicalement différentes.
La petite dernière ? Une vraie Ivoirienne. Elle parle comme les tatas, mange l'attiéké en premier, et s'adapte à toutes les situations. Pour elle, Abidjan, c'est simplement sa vie.
La fille du milieu a traversé deux ans de rejet — "tout était mieux en France" — avant de devenir, selon ses parents, "plus qu'intégrée". Elle a un cercle d'amies solide, passe ses week-ends entre anniversaires et sorties.
L'aîné a eu une adaptation scolaire plus compliquée les deux premières années. Ce qui lui manque encore aujourd'hui : la liberté de se déplacer seul, de prendre un bus avec des amis, d'aller traîner dans un centre commercial comme on le faisait en région parisienne avec le RER. À Abidjan, la spontanéité des adolescents est limitée par la dépendance aux véhicules — un point que peu de familles anticipent.
L'école française joue un rôle-clé dans l'intégration sociale des ados : elle rassemble des enfants venus d'ailleurs, ce qui crée une forme de solidarité entre pairs "transplantés". C'est pourquoi les deux aînés refusent de changer d'école malgré les trajets : ils y ont leur cercle, leur sécurité affective.
Entrepreneuriat à Abidjan : les secteurs verrouillés et combien de temps avant de rentabiliser
Maciré et Margot avaient revendu un commerce prospère dans le Sud de la France avant de partir. Ils pensaient reproduire ce modèle dans la grande distribution à Abidjan. Ça ne s'est pas passé comme prévu.
La grande distribution est verrouillée. Pas par manque d'opportunité sur le papier — ils voyaient exactement ce qu'ils pourraient améliorer, les axes de croissance, les actions à mettre en place. Mais en pratique, certains secteurs sont tenus par des familles ou des réseaux qui n'ont aucune raison de laisser entrer un nouvel acteur, même compétent. Avoir le savoir-faire ne suffit pas.
"Le marché est ouvert, je vois comment je peux développer, et en fait on ne peut pas y avoir accès. Alors qu'on a tout le bagage pour le faire et pour réussir."
Leur pivot : Maciré a lancé des parcs aquatiques de proximité (Splash Park), aujourd'hui 23 sites construits. Margot a créé une agence commerciale qui représente des marques européennes du second œuvre du bâtiment (robinetterie, sanitaire, étanchéité) auprès des architectes, bureaux d'études et groupes hôteliers d'Abidjan.
Ce qui est significatif : aucun de ces deux business n'était "le plan initial". Et les deux premières années ont été sans retour visible. Margot le dit clairement : elle commence à peine à récolter les fruits de son travail de fourmis — les architectes qui la connaissent, les contrats qui arrivent, la confiance qui s'installe.
Si tu envisages de lancer ton activité à Abidjan, tu reconnaîtras peut-être certaines des peurs qu'ils ont traversées dans cet épisode sur les 5 blocages qui freinent les créateurs d'entreprise à Abidjan — et comment les dépasser concrètement.
Ce que Maciré dit franchement sur l'entrepreneuriat "facile"
Il ne mâche pas ses mots sur un phénomène qu'il observe souvent : des repats qui arrivent et cherchent à faire de l'Airbnb, à poser un appartement et attendre les revenus locatifs. Son analyse est sévère mais honnête.
D'abord, le marché ivoirien est un marché de masse. Les marges se font dans le volume, pas dans le premium touristique. Ensuite, les risques locatifs sont réels — il cite le cas d'un investisseur qui a embelli un appartement loué pendant deux ans, avant que le propriétaire lui reprenne le logement, carrelage compris.
Sa thèse : il faut chercher les secteurs non encore occupés, accepter de travailler profondément avec les locaux, et avoir les reins financièrement solides pour tenir le temps que le marché réponde. Ce n'est pas une question d'un an. C'est trois ans minimum.
Manager des équipes locales : les règles qui ont changé leur quotidien
En trois ans, Maciré a écrémé plus de la moitié de ses effectifs initiaux (vols, manque de sérieux, manque d'engagement) pour construire un noyau stable. Ce qui fonctionne aujourd'hui :
- Recruter des jeunes flexibles plutôt que des profils expérimentés rigides.
- Leur laisser une marge d'autonomie dans un périmètre défini — ils s'approprient mieux leur rôle.
- Systématiser la reformulation : "Redis-moi ce que tu as compris" — parce que ce qui est évident pour toi ne l'est pas pour eux, et vice versa.
- Encourager activement le droit de dire "je n'ai pas compris" — ça a pris plus d'un an de répétition constante.
La gestion de la différence culturelle n'est pas un sujet qui se règle au bout de six mois. Après trois ans, ils sont encore dans ce travail quotidien de vérification et d'ajustement.
Vie sociale à Abidjan : construire son cercle quand on arrive de loin
Margot soulève un point que beaucoup de femmes reconnaîtront : en arrivant, elle n'avait pas son cercle. Maciré, lui, n'en ressentait pas le besoin immédiatement — il était focalisé sur l'objectif business. Cette asymétrie dans le couple a été une source de tension réelle.
Ce qu'ils observent après trois ans : les amitiés les plus solides sont souvent avec d'autres repats ou expats. Pas par rejet des Ivoiriens, mais parce que la confiance mutuelle s'installe plus vite avec des personnes qui vivent la même transition. Les relations avec les locaux s'approfondissent lentement — les Abidjanais observent, attendent de voir si tu restes vraiment, avant de t'ouvrir leur cercle.
Pour Margot, expat française sans origine ivoirienne, cet effet est amplifié : on l'identifie immédiatement comme quelqu'un "qui pourrait repartir". La confiance professionnelle se gagne au bout de deux à trois ans de présence régulière, de visibilité, de refus implicite de partir malgré les difficultés.
Elle dit maintenant : le plus dur est derrière. Et elle recommande à celles et ceux qui arrivent d'accepter dès le début que la vie sociale sera creuse pendant un moment — pas de le nier, pas de le minimiser, mais de l'anticiper pour mieux le traverser.
Si tu prépares ton arrivée en famille et que tu cherches à anticiper les angles morts de ton projet — logistique, finance, social, entrepreneuriat — structurer tout ça avec quelqu'un qui est passé par là peut transformer ce que tu viens de lire en feuille de route concrète adaptée à ta situation.
Pour aller plus loin sur les premières semaines concrètes, ce bilan d'une autre famille installée depuis 18 mois à Abidjan est complémentaire : le retour honnête d'Amandine et Charles — actuaire et ingénieur freelance — sur leur vraie vie en famille à Abidjan.
Leur bilan après 3 ans : ce qu'ils referaient, ce qu'ils changeraient
Ce qu'ils referaient
- Partir. Sans hésitation.
- Choisir un secteur non occupé plutôt que de répliquer ce qui marchait en France.
- Investir dans la formation de leurs équipes sur le long terme.
- Rester malgré les deux premières années difficiles — c'est là que la confiance se construit.
Ce qu'ils feraient différemment
- Choisir l'école en fonction de la proximité réelle, pas du prestige ou du cursus.
- Se préparer mentalement à la difficulté, pas à la facilité — et partager cette préparation explicitement en couple.
- Ne pas se faire de fausses attentes sur la grande distribution ou les secteurs déjà verrouillés.
- Anticiper que ça prend trois ans, pas un.
Maciré résume l'état d'esprit qui leur permet aujourd'hui d'envisager un projet dans la mobilité — ambitieux, à impact continental selon ses mots : "Le plafond de verre, il n'y en a pas. Tu peux aller très haut, tu peux tomber de très haut aussi."
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